Le monde arabe, une terre riche de ses contrastes

Le Levant, dans l’ancienne acception française, devenu le « Moyen-Orient » dans la grille de lecture anglo-saxonne est une terre dont la géographie et l’histoire restent très confuses dans l’esprit du « grand public » occidental[1]. Ces « confins mystérieux » évoquent la mythologie, les grandes épopées et l’histoire sainte. Cette région revêt un enjeu stratégique majeur, notamment sur les questions énergétiques, depuis plus d’un siècle. A cela, s’est ajoutée la création de l’Etat d’Israël après la seconde guerre mondiale. Ces dimensions concourent à cette impression de « nébuleuse incompréhensible », de conflits inextricables et irrationnels chez de nombreux européens et américains.

Albert Hourani[2] décrit, avec érudition, le développement des peuples arabes « à l’ombre » des empires Achéménide, Macédonien et Grec, Romain, Sassanide et Byzantin jusqu’à la fondation de ce formidable empire qui ira des plaines de l’Indus jusqu’au Sud de la France actuelle. C’est au Moyen-Orient que sont répertoriés les premiers sites urbains (6500 avant JC), avant que naisse la spectaculaire révolution urbaine de Mésopotamie, commencée 4 000 ans avant notre ère. Elle ne fut pas seulement le résultat d’une soudaine prospérité agricole, mais le lieu du développement des échanges dans une société à l’économie déjà très diversifiée et spécialisée[3]. Elle accouchera d’un système d’écriture qui contribuera au développement des trois principales langues sémitiques l’araméen, l’hébreu et l’arabe.

Cette région se distingue aussi de l’Europe par sa grande variété climatique, son étendue (3 continents, plusieurs mers) et « par la profondeur temporelle de son histoire, le Moyen-Orient apparaît à l’opposé de l’Europe. Cette dernière se caractérise en effet par sa compacité géographique, l’homogénéité climatique et la durée relativement courte de son histoire dans l’échelle des civilisations. [4]»

Ce territoire, si particulier, porte aussi le stigmate d’être le lieu de naissance des trois grands monothéismes. Fernand Braudel écrit d’ailleurs que la civilisation musulmane, à l’instar du « christianisme a hérité de l’empire romain qu’il prolonge, l’Islam se saisira, à ses débuts, du Proche-Orient, l’un des plus vieux carrefour d’hommes et de peuples civilisés qui soit au monde. [5]»

 

Les trois malheurs du Monde arabe

Dans la plupart de ces ouvrages, Georges Corm évoque les trois malheurs du monde arabe :

  • Un carrefour géographique convoité

Cette région est un des « hub » parmi les plus stratégiques du monde, puisqu’il relie trois des cinq continents qui composent notre planète. L’évocation des noms des provinces qui composent cet espace, rappellent les exploits militaires des grands conquérants, Alexandre Le Grand et Napoléon Bonaparte et les grandes batailles menées par l’Empire Britannique. Toutes les puissances impériales ambitionnent le contrôle des « voies » qui le traversent. Notamment le détroit des Dardanelles, le plateau anatolien, et surtout l’Egypte. Le contrôle de ce pays donne accès à la fameuse « routes des Indes ». Il est la porte de l’Asie et, avant elle, les grands espaces russes. Maitriser l’Egypte et la méditerranée occidentale, c’est contrôler l’Afrique subsaharienne. La construction du canal du Suez a d’ailleurs décuplé le potentiel stratégique de ce pays.

  • Le lieu de naissance des trois monothéismes

Cette particularité donne une charge émotionnelle intense, sans commune mesure, à cette région du monde. Certaines des villes (Jérusalem, Bethléem, Nadjaf, Alep etc..) et des lieux (Mont Sinaï) qui la composent, résonnent d’une manière mystique dans l’esprit de milliards d’êtres humains. Cette dimension hautement symbolique, et cet héritage « théologique », a notamment conduit à la construction d’un nouvel état, en son sein, source de tension intense, au sortir de la seconde guerre mondiale. Israël, vécu comme une entreprise de colonisation classique par les arabes, se justifiera aux yeux des européens et des américains, parce que la Palestine appartient à l’histoire sainte.

  • Le plus grand réservoir énergétique mondial

Pour le bonheur de certains et le malheur de cette région, « le monde arabe va se révéler être le plus grand réservoir mondial de ressources énergétiques vitales pour la prospérité des grandes nations industrielles[6]» Cette « malédiction » engendrera des bouleversements et des dégâts majeurs dans les pays de cette zone, qu’ils soient producteurs ou non de cette ressource. « Ces effets sont aussi bien d’ordre géopolitique que d’ordre interne[7] ».

Sur le plan géopolitique, cela se traduira par une action constante des grandes puissances industrielles européennes pour s’assurer des sources d’approvisionnement stables et sous contrôles. Les Etats-Unis, en tant que « chef du Monde Libre », joueront un rôle prépondérant face à l’URSS et les pays du bloc socialiste.

Le précédent du renversement de Mohammad Mossadegh (1882-1967), le 19 Août 1963 par la C.I.A, après la décision de la prise de contrôle de la production pétrolière par le gouvernement iranien qu’il dirigeait, et son corollaire la révolution islamique de 1979 a eu un impact considérable sur le comportement de pays arabes producteurs de pétrole. Néanmoins, quelques pays arabes, à l’instar de l’Irak en 1961, la Lybie en 1969 et l’Algérie en 1971 n’hésiteront pas à défier les puissances occidentales, en nationalisant partiellement ou totalement, l’exploitation de leurs ressources en hydrocarbures.

En conclusion, ces trois malédictions expliquent en grande partie les forces qui perturbent en profondeur le monde arabe. « La maladie » qui frappe ces peuples est avant tout politique. Quelle forme doit prendre les structures qui doivent assurer leur devenir collectif ? La construction d’Etats à partir des anciennes provinces et du découpage coloniale des puissances française et britannique est-elle la solution ?

Ces conclusions alimentent la réflexion de base de la Fondation EuroMedA et guident son action au quotidien. L’histoire éclaire ici les choix de notre Fondation.

Medhi MASSROUR

[1] Il est important de préciser que ces dénominations n’incluent pas un espace géographique fixe. Il peut, suivant les auteurs et les époques, inclure la Grèce, la Turquie et l’Iran contemporaine. Il est surtout le fruit d’une approche politique et diplomatique. Pour une analyse plus poussée, se référer à Georges Corm « Le Proche-Orient éclaté, 1956-2012 Tome I », Folio Histoire 2012, P.70 à 72.

[2] Albert Hourani « Histoire des peuples arabes », Edition Points, 1993.

[3] Voir notamment Georges Roux « La Mésopotamie », Edition Points Histoire 1995.

[4] Georges Corm « Histoire du Moyen-Orient, de l’antiquité à nos jours » Edition La Découverte 2010, p. 18.

[5] Fernand Braudel « Grammaire des civilisations » Collection Champ Histoire 2013, p. 89.

[6] Georges Corm, « Pensée et politique dans le monde arabe, contextes historiques et problématiques, XIXe-XXIe siècle ». p. 89

[7] Georges Corm, ibid p. 89

 

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