Sécurité et genre : la place des femmes dans la lutte contre la radicalisation

Par Gilles Pargneaux, député européen

Discours prononcé lors de la séance de l’African Women Forum du Crans Montana Forum au Parlement européen, le vendredi 28 octobre 2017

Si en 2014, le Parlement européen a décidé d’attribuer le prix Sakharov pour les droits de l’Homme et la liberté de penser à Denis MUKWEGE, « celui qui répare les femmes », c’est parce que nous sommes profondément convaincus que la situation des femmes, son émancipation, sa participation à la vie politique, économique et sociale d’un pays est vecteur de prospérité, de stabilité, de paix.

De la même manière, nous avons adopté en septembre 2017, un rapport demandant l’application du protocole d’Istanbul dans tous les Etats membres de l’Union afin de lutter sans répit contre les violences faites aux femmes.

Le Parlement européen est une institution qui s’efforce de placer les femmes, leurs combats, l’égalité entre les sexes au centre de ses préoccupations.

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Dans le phénomène inédit de radicalisation que nous connaissons, le rôle des femmes est encore mal appréhendé.

D’une part la radicalisation des femmes demeure sous-estimée, le terrorisme étant généralement encore considérée comme un « monde d’hommes). Pour rappel, 17% des combattants étrangers de Daech sont des femmes ( 1).

 

D’autre part, le rôle des femmes dans la lutte contre la radicalisation est plus généralement admis mais encore insuffisamment étudié et développé politiquement. C’est celui qui nous intéresse ici.

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Jusqu’à il y a peu, les initiatives de lutte contre le terrorisme occultaient le rôle spécifique des femmes, en particulier parce qu’elles avaient tendance à envisager uniquement  l’aspect coercitif et non préventif de la lutte anti-terroriste. Cette vision de la sécurité a vécu. Le tout sécuritaire n’est plus l’alpha et l’oméga de la lutte anti-terroriste et contre la radicalisation.

En effet, les experts du Réseau de Sensibilisation à la Radicalisation ont conclu que, l’extrémisme est, dans la plupart des cas, lié au sexisme, à l’homophobie et à la rigidité du rôle attribué à l’homme et à la femme. Autrement dit, les aspects idéologiques et religieux ne sont que des composantes d’un tout où la vision de la société et des relations hommes-femmes occupent des places déterminantes.

Dans ce contexte, si l’influence des mères est soulignée par de nombreux spécialistes, le rôle des femmes dans la prévention va au-delà des cercles familiaux restreints et s’étend à d’autres rôles, tels que ceux de décideurs politiques, d’éducatrices, de membres de la communauté et d’activistes.

En d’autres termes, dans la prévention les femmes peuvent constituer la « première ligne » de protection contre le terrorisme et l’extrémisme. Il convient de renforcer leur rôle à tous les niveaux de la société, que ce soit par des moyens juridiques, financiers ou culturels, pour améliorer la lutte contre l’extrémisme et in fine le terrorisme.

Plusieurs pistes d’actions sont à mettre en œuvre :

  • Les mères – première ligne de prévention

Comme la radicalisation s’opère souvent à la maison, les membres de la famille proche sont les premiers à pouvoir détecter un changement dans le comportement d’un jeune. Des éléments permettent d’affirmer que les familles, et en particulier les mères, ont également une forte influence pour dissuader les candidats potentiels de poursuivre leur radicalisation.

En 2015, l’ONG « Mothers against terror » a souligné le rôle essentiel des mères, notamment grâce à leur capacité à anticiper et à détecter la radicalisation : ce sont elles qui peuvent instiller une certaine résilience dès les premières années du développement de l’enfant et également détecter des comportements sociaux et psychosociaux préoccupants tels que la colère, l’anxiété et l’isolement.

Pour appuyer mon propos, je citerai le conseil national des chefs de la police du Royaume- Uni. Dans une récente enquête menée par ce dernier auprès de jeunes âgés de 11 à 25 ans, 86 % ont déclaré préférer s’adresser à leur mère lorsqu’il s’agit de s’informer sur un sujet grave, sensible ou politique. Fort de ces données, le conseil national des chefs de la police du Royaume-Uni a émis une série de recommandations, dont l’une insiste sur la nécessité d' »accorder la priorité à une participation sur mesure des mères« .

Le premier lieu de lutte contre la radicalisation, c’est la relation de proximité, c’est celle que des parents, et bien souvent les femmes, entretiennent avec leurs enfants. C’est en ce sens que les femmes sont des puissants agents de la lutte contre le terrorisme et la radicalisation.

  • Renforcer l’autonomie des femmes, renforcer la lutte contre la radicalisation

Pour qu’elles puissent assurer convenablement ce rôle, il est évident que les sociétés doivent accorder autonomie, liberté et crédibilité aux femmes. C’est un débat plus général mais qui réside au cœur de notre problématique.

Ici la participation politique des femmes est une clé, notamment pour renforcer leur autonomie dans nos sociétés où le patriarcat règne encore. Peut-on espérer la stabilité et la paix si 50% de la population est mise à l’écart de la chose publique ? Non. Et c’est pour cela que nous devons saluer les initiatives comme celles de l’association « Women of Liberia Mass Action for Peace » qui a permis aux libériennes de jouer un rôle majeur dans les accords de paix d’Accra en 2003, ou bien la décision de pays comme le Kenya de réserver 47 sièges aux femmes au sein de son Assemblée nationale.

L’action associative est aussi un carburant de la lutte des femmes pour leur autonomisation et contre la radicalisation. Je soutiens particulièrement le réseau féminin de lutte contre le terrorisme, Sisters Against Violent Extremism (SAVE), créé en 2008. Ce réseau, dont le siège se trouve dans les locaux de Women without Borders à Vienne, met à la disposition des femmes des outils pour combattre les points de vue extrémistes par le débat critique et leur proposer d’autres moyens pour lutter contre le terrorisme.

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Pour conclure, mon message sera simple : la femme est l’un des piliers de la lutte contre la radicalisation. Dont acte. A nous, à vous, désormais de construire les politiques publiques et les mentalités qui permettront aux femmes d’exprimer tous leurs potentiels.

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